Où finit le monde extérieur et où commençons-nous ?
Mais si cette frontière était beaucoup moins nette que nous l'imaginons ? Le monde extérieur ne traverse pas mystérieusement notre peau : il est perçu, interprété, traduit biologiquement. C'est le fil que j'ai commencé à tirer.
Ni forteresse, ni éponge
J'ai une intuition.
Nous parlons souvent de l'environnement comme de quelque chose qui nous entoure.
Il y aurait le monde extérieur.
Et puis nous.
Notre peau tracerait en quelque sorte la frontière.
Mais si cette frontière était beaucoup moins nette que nous l'imaginons ?
L'air que nous respirons, l'eau que nous buvons, ce que nous mangeons, les substances auxquelles nous sommes exposés interagissent évidemment avec notre organisme.
Mais qu'en est-il du bruit ? Du rythme auquel nous vivons ? Du sommeil ? Des relations ? Du sentiment de sécurité ou de menace ? Du flux permanent d'informations ?
De tout ce qui sollicite continuellement notre attention, même de manière très subtile ?
Que devient le monde extérieur une fois qu'il entre en nous ?
C'est le fil que j'ai commencé à tirer.
Nous sommes faits pour nous adapter
J'avais déjà exploré le concept d'exposome : l'ensemble des expositions auxquelles nous sommes soumis au cours de notre vie et les réponses biologiques qui leur sont associées.
Puis j'ai rencontré un autre concept : l'allostasie.
Notre organisme s'adapte en permanence.
C'est normal. C'est même l'une des caractéristiques du vivant.
Face à ce qui change autour de nous, notre cerveau, notre système nerveux, nos hormones, notre système immunitaire ajustent continuellement leur fonctionnement.
Mais que se passe-t-il lorsqu'il y en a simplement trop ?
Trop longtemps.
Trop souvent.
Trop vite.
Bruce McEwen¹ a beaucoup travaillé sur ce phénomène. Il parlait de charge allostatique : le coût cumulatif que peut représenter l'adaptation lorsque nos systèmes sont sollicités de manière répétée ou prolongée.
Le problème n'est donc pas que nous nous adaptions.
Il pourrait commencer lorsque l'adaptation elle-même devient une charge.
Quand le monde social atteint nos cellules
C'est ici que les travaux de Steven Cole² m'ont particulièrement intéressée.
Ses recherches montrent que certaines expériences sociales — notamment l'isolement, le sentiment de menace ou certaines formes d'adversité prolongée — sont associées à des modifications de l'expression de certains gènes dans des cellules immunitaires.
Cole ne parle pas ici d'une modification de la séquence de notre ADN, mais de l'activité de certains gènes : certains peuvent être davantage ou moins exprimés selon les signaux reçus par l'organisme.
Ces travaux voisinent avec l'épigénétique sans se confondre avec elle. J'y reviendrai.
Mais une idée m'intéresse déjà : les gènes dont nous héritons ne racontent pas à eux seuls toute l'histoire.
Le cerveau perçoit et interprète une situation.
Des voies nerveuses et hormonales transmettent des signaux.
Ces signaux peuvent atteindre les cellules et participer à la régulation de l'expression de certains gènes.
Le monde extérieur ne traverse donc pas mystérieusement notre peau.
Il est perçu.
Interprété.
Traduit biologiquement.
Et peut-être ne percevons-nous consciemment qu'une partie des informations auxquelles notre organisme répond.
Jusqu'où va cette sensibilité ?
Je ne le sais pas.
Personne n'est en dehors
Nous ne sommes évidemment pas tous exposés aux mêmes choses ni avec la même intensité. Certaines conditions sociales et matérielles peuvent augmenter considérablement certaines expositions et réduire les possibilités de s'y soustraire.
Mais ce n'est pas mon angle ici.
Mon unité d'observation est l'être humain.
Pas une catégorie sociale, politique ou idéologique.
L'être humain comme organisme vivant, en relation permanente avec son environnement au sens le plus large — y compris avec les autres formes de vivant.
À ce niveau-là, personne n'est en dehors.
Air, alimentation, polluants, bruit, lumière, sommeil, rythmes de vie, relations, conflits, solitude, sollicitations numériques, informations…
Pris séparément, chacun de ces éléments raconte une histoire différente.
Mais notre organisme, lui, doit intégrer l'ensemble.
Et s'il y en avait simplement trop ?
Les dernières projections de l'Organisation mondiale de la Santé et du Centre international de recherche sur le cancer annoncent près de 35 millions de nouveaux cas de cancer par an dans le monde en 2050, contre environ 20,6 millions aujourd'hui.³
Je ne cherche pas ici à proposer une nouvelle explication du cancer.
Ces chiffres me posent simplement une question :
dans quelles conditions demandons-nous aujourd'hui à nos organismes de vivre et de s'adapter ?
Notre organisme possède d'extraordinaires capacités d'adaptation.
Mais notre environnement contemporain multiplie les sollicitations.
Certaines sont visibles.
D'autres beaucoup moins.
Certaines sont ponctuelles.
D'autres presque permanentes.
Et certaines se combinent entre elles.
Que se passe-t-il lorsque notre capacité à intégrer tout cela est continuellement sollicitée ?
Je ne sais pas.
La science me permet de suivre une partie du fil.
Elle montre déjà que certaines caractéristiques de notre environnement peuvent produire des réponses biologiques mesurables, jusque dans le fonctionnement de certaines cellules.
Elle ne me permet pas d'affirmer que le « chaos du monde » deviendrait littéralement un chaos cellulaire.
C'est ici que la science s'arrête pour l'instant, et que mon intuition continue.
Rester sensible sans tout absorber
Pendant longtemps, j'ai vécu avec beaucoup de protections.
Je les imagine aujourd'hui comme les murs d'une forteresse, construits progressivement pour ne pas trop sentir certaines choses.
Ces protections avaient leur fonction.
Mais lorsqu'on se protège de ce qui fait mal, on ne choisit pas toujours précisément ce qu'on laisse dehors.
On peut aussi moins sentir ce qui nourrit, relie, réjouit ou donne du sens.
J'ai progressivement retiré certaines de ces couches.
Et une autre question est apparue :
comment rester ouverte au monde sans pour autant tout absorber ?
C'est ici que les chevaux me reviennent.
Plus particulièrement les chevaux sauvages, ou ceux qui vivent dans des conditions leur permettant encore d'exprimer largement leurs comportements naturels.
Leur manière d'être en relation avec leur environnement m'a amenée à regarder autrement la nôtre.
Ils ne peuvent pas se couper de ce qui les entoure.
Ils perçoivent les mouvements du troupeau, les odeurs, le vent, la présence d'autres animaux. Leur milieu lui-même change : chaleur, sécheresse, disponibilité de l'eau et de la nourriture, fumée, incendies, modification du territoire.
Leur sensibilité à l'environnement est une condition de leur existence.
Mais une information n'est pas nécessairement un danger.
Je n'en tire aucune leçon sur ce que l'humain devrait faire.
J'observe une autre manière pour du vivant d'être en relation avec du vivant.
Sans surplomb.
Et cela m'ouvre une question :
comment percevoir davantage sans être continuellement en état d'alerte ?
Qu'est-ce que cela change dans le réel ?
C'est finalement là que cette exploration m'intéresse vraiment.
Une intuition peut être passionnante.
Si elle ne change jamais rien dans le réel, elle reste une idée.
Qu'est-ce que je laisse continuellement entrer dans mon attention ?
Quels rythmes est-ce que je m'impose ?
Quelles relations me maintiennent en état d'alerte ?
À quoi est-ce que je réagis comme à un danger, alors qu'il s'agit peut-être simplement d'une information ?
Il ne s'agit pas de contrôler davantage. Il s'agit peut-être de mieux percevoir, intégrer, discerner.
Je ne peux pas modifier seule la qualité de l'air, ralentir la technologie ou empêcher les conflits du monde. Mais je peux agir sur les conditions auxquelles je participe — mes rythmes, mes relations, ma manière de m'informer et de traiter le vivant qui m'entoure.
Ce sont de petites choses. Elles ne changeront pas seules le monde. Mais elles ne sont pas rien.
Ni forteresse. Ni éponge.
Vivants, en relation avec du vivant.
Notes
1. Bruce S. McEwen (1938–2020) — neuroendocrinologue à la Rockefeller University à New York. Ses travaux ont notamment porté sur les effets du stress sur le cerveau et l'organisme et sur le concept de charge allostatique.
2. Steven W. Cole — professeur de médecine, psychiatrie et sciences biocomportementales à UCLA. Ses recherches portent notamment sur les voies par lesquelles l'environnement social peut influencer la régulation de l'expression génique.
3. OMS / CIRC, Global Status Report on Cancer 2026 — les dernières estimations mondiales font état d'environ 20,6 millions de nouveaux cas de cancer par an. Près de 35 millions sont projetés en 2050. Cette projection reflète notamment les évolutions démographiques et celles des facteurs de risque.
