← Toutes les réflexions

Retrouver son discernement au cœur des tensions collectives

Derrière ce que nous faisons
DISCERNEMENT · TENSIONS · PRÉVENTION

Retrouver son discernement au cœur des tensions collectives

Se protéger sans alimenter ce que l'on redoute.
26 octobre 2026

Ces derniers jours, les images des commerces de la rue Neuve, à Bruxelles, dont les vitrines se couvrent de panneaux de bois, m'ont interpellée.

Ayant moi-même eu des commerces, je comprends très bien la prudence des commerçants. Après les violences du 17 octobre, protéger ses équipes et son activité est tout à fait légitime.

Ce qui m'a fait réfléchir, c'est le message que cet ensemble d'images envoie au monde.

Pour ma part, je l'ai reçu comme une montée d'inquiétude plutôt que comme un apaisement. Cela ne m'a pas donné envie d'aller en ville.

J'ai lu dans la presse le témoignage d'une gérante de magasin. En voyant ses voisins protéger leurs vitrines, elle a fait de même : si les autres le font et pas elle, elle risque de devenir la cible.

Je trouve ce raisonnement parfaitement humain. Et il montre comment, de proche en proche, des décisions individuelles sensées peuvent composer un tableau que personne n'a vraiment choisi. Toute une rue semble se préparer à un affrontement.

Quand se protéger devient aussi un signal

Une planche de bois protège. Elle dit aussi quelque chose.

À ceux qui passent, à ceux qui travaillent, à ceux qui envisagent de venir en ville. Et peut-être à ceux qui cherchent la confrontation.

Ce message peut rassurer, inquiéter, décourager. Parfois, il peut aussi attiser les tensions.

Une planche peut dissuader. Peut-elle aussi, parfois, être perçue comme un défi ?

Et si, la fois suivante, il fallait un mur plus épais ? Puis un autre ?

Le risque de nouveaux débordements existe, et personne ne peut le nier. Mais le passé n'est pas une condamnation à se répéter. Entre ce qui s'est produit hier et ce qui pourrait se produire demain, il existe une multitude de possibles. L'apaisement, la coopération, une situation nouvelle.

À force de vouloir empêcher ce qui pourrait mal tourner, ne risquons-nous pas aussi d'empêcher ce qui pourrait bien advenir ?

Ce que m'ont appris les chevaux

Lorsque je me promenais avec ma jument Pippa, il arrivait qu'elle perçoive quelque chose que je n'avais pas encore vu. Un objet nouveau au bord de la piste, un bruit, un mouvement au loin.

Elle s'animait.

Chez un cheval, les signes d'excitation peuvent se ressembler, qu'il s'agisse de curiosité, de joie ou d'inquiétude.

Quand je ne savais pas ce qu'elle avait vu, je me tendais en réponse, presque imperceptiblement. Mon corps se contractait, ma respiration changeait. « Qu'a-t-elle vu ? »

Pippa sentait ma tension. Elle s'animait davantage.

Et, sans que personne l'ait voulu, nous voilà partis dans une dynamique qui s'amplifiait.

Mon premier réflexe était de la contrôler. Je resserrais les rênes, je cherchais à la faire avancer. C'était un rapport de force.

Or, face à une jument de six cents kilos, un rapport de force est perdu d'avance. À moins d'entrer dans la coercition, ce que je ne voulais pas.

Mais lorsque je repérais ce qui l'avait surprise, tout changeait. Je pouvais rester calme, lui laisser le temps de regarder, repasser dix fois devant l'objet pour lui montrer qu'il n'y avait rien à craindre.

Savoir ce que l'on regarde change la manière d'y répondre.

Ce phénomène m'interroge aussi dans les relations humaines. Nous sommes des êtres vivants, sensibles aux émotions et aux comportements de ceux qui nous entourent. À plusieurs, ces réactions peuvent se propager et s'amplifier, chez les manifestants comme chez ceux qui anticipent leur arrivée, parfois jusqu'à entraîner chacun bien au-delà de son intention initiale.

Est-il possible de rester attentif à ce qui est réel, sans y ajouter soi-même de la tension ?

Retrouver la capacité de choisir

Un commerçant peut protéger sa vitrine et rester ouvert. Un autre peut décider de fermer temporairement, en acceptant une perte limitée plutôt que de s'exposer à des pertes plus lourdes.

Aucune de ces réponses n'est universellement meilleure.

La prévention est nécessaire. Elle gagne à rester proportionnée, attentive aux risques réels comme aux effets que nos propres précautions peuvent produire.

Ce qui m'intéresse, c'est la capacité de faire un véritable arbitrage, plutôt que de reproduire ce que fait le voisin ou de laisser la peur décider seule.

La douceur n'est pas le contraire de la fermeté. Elle peut même en être une expression puissante, à condition d'être sincère.

Désescalader ne signifie ni céder, ni s'effacer. C'est refuser d'ajouter de la violence à la violence, tout en gardant la capacité de poser des limites.

Participer sans nécessairement prendre part

Dans les périodes de tension, nous sommes souvent invités, parfois sommés, de réagir, de nous indigner, de choisir notre camp. Les réseaux sociaux amplifient encore cette pression.

« On ne peut pas rester silencieux. » « Il faut se rebeller. »

Ces appels expriment parfois de vraies exigences morales. Mais doivent-ils devenir des injonctions à se montrer ?

Je peux comprendre certaines revendications qui s'expriment dans la rue sans toutes les partager, et sans jamais cautionner la violence.

Certains choisissent de manifester, d'autres d'aider, de dialoguer ou de faire de la médiation. D'autres encore prennent du recul pour observer, réfléchir, écrire. Ces formes de participation ne s'excluent pas.

Le retrait n'est pas nécessairement de l'indifférence, pas plus que la présence ne garantit un engagement constructif.

Peut-être le discernement commence-t-il par le respect de ses propres limites. Reconnaître ce que nous pouvons apporter, sans nous sentir obligés de participer à tous les combats.

Avec une présence qui n'exige pas le sacrifice. Et assez de liberté intérieure pour ne pas confondre engagement et confrontation.

Des tensions fécondes aux tensions qui mènent à l'impasse

Toute tension n'est pas destructrice.

Certaines révèlent des injustices, sortent de situations figées, ouvrent des dialogues. D'autres enferment chacun dans ses positions et reproduisent ce qu'elles prétendaient combattre.

Il n'est pas toujours facile de les distinguer à l'avance. Une tension peut même évoluer de l'une vers l'autre.

L'enjeu est peut-être de retrouver assez de discernement pour reconnaître celles qui sont fécondes, et de ne pas contribuer malgré nous à les transformer en impasses.

Car apaiser n'est pas étouffer le conflit.

C'est préserver la possibilité qu'il débouche sur autre chose qu'une impasse.

Vu entre les oreilles de Pippa
Balade avec Pippa, septembre 2025. © Corinne Dumont